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lundi 5 février 2018

Cristine et la Nationale 7 : Sur la route du Saint Raphaël


Un jour d'Août, une belle voiture noire, glissant sans heurt sur les affreux pavés du Péage de Roussillon, traverse la ville, se dirigeant vers le Mondial Garage.

Devant ce très « Art Déco » établissement, un distingué individu sifflote une chanson qui ne l’est pas moins :
« Je tâte André à la porte du garage, Tu paraîtras dans ta superbe auto, Il fera nuit mais avec l'éclairage, On pourra voir jusqu'au flanc du coteau, Nous partirons sur la route de Narbonne… »


Le Docteur Estipallas, vous l'avez reconnu, fait signe au Sacristain qui stoppe l'ID19 dans un soupir :
- Docteur, vous tombez bien : je me rends à Tain pour ravitailler mon diocèse en huiles saintes. Voudriez-vous m’accompagner ? 
- Mmmmh, grogne le Docteur, sortir de l'ermitage de mon Grenier pour m'enfiler de l'Hermitage, voilà qui aurait un panache certain...
- Et nous passerons par la Nationale 7, cela va sans dire, rajoute le Sacristain avec gourmandise.
- Pour la Côte d'Azur, mon grand plan est route bleue ! l’interrompt le Docteur
- Vous ne changez pas, se lamente le Sacristain, aussi lubrique qu'alcoolique... D'ailleurs je vous rappelle que notre dernière mission commune s'est plutôt mal terminée, ce n'est pas ainsi que je sauverai votre âme : me promettez vous, cette fois, de bien vous conduire ? 
- Je serai un vrai enfant de choeur, ricane le docteur tout en prenant délicieusement place dans Cristine.

L'ID19 se fraie alors un chemin dans les étroites artères du Péage. Et dire que c'est ici même que passait la RN7 dans les années 60 : qui pourrait aujourd'hui imaginer ces ruelles saturées par le flot ininterrompu des vacanciers en 4CV et 404 ?
A la sortie du Péage, le Sacristain désigne une antique borne qui confirme l'ancestralité de cet axe de circulation.
- Deutéronome 19.14, marmonne-t-il : "Tu ne reculeras point les bornes de ton prochain"
- Pourtant, quand on se les fait briser menu, ça peut être utile ?
Dans les kilomètres qui suivent, la légendaire RN7 est devenue une ingrate enfilade de zones commerciales. Soudain, un incroyable vestige se dévoile aux yeux des deux compères : une peinture murale vante les mérites des Ets R. Duvivier, "concessionnaire exclusif pour la région parisienne des automobiles Chevrolet".


Ah, la Chevrolet, toute une époque : celle de la belle américaine qui se conduit avec un panama sur la binette quand on est un dabe, un vrai ! 
https://imgc.allpostersimages.com/img/print/affiches/marcel-dole-jean-gabin-et-bernard-blier-le-cave-se-rebiffe-1961_a-G-8245524-14258389.jpg


















Quelques kilomètres plus loin, à Saint Rambert d'Albon, une inscription murale partiellement préservée indique le chemin vers les Tracteurs Sabatier :

C'est ici en effet que de 1922 aux années 60, Louis Sabatier, Agent Citroën à Saint Rambert et constructeur de tracteurs, produisait ses fameux "Le Pratique", dont certains étaient motorisés par un groupe 11CV Citroën.







Las !, des usines Sabatier, plus rien ne subsiste rue des Claires. Faut-il lancer un avis de recherche pour en retrouver les traces ?
Passablement agacé par cette quête infructueuse, le Sacristain décide d'explorer l'impasse de la Vierge. "Manœuvrez doucement votre gros engin noir", lui conseille le Docteur, le passage parait étroit !
Après de multiples va-et-vient, ils découvrent enfin un superbe lot de consolation : une plaque Michelin - Touring Club de France qui leur indique la direction de Valence. Le Sacristain se gratte la barbe : 
  - Est ce à gauche ou bien à droite ?  
  - Quelle importance bedeau, tous les chemins mènent au Rhum, lui répond le Docteur, la bouche asséchée par la chaleur.


Le tronçon qui suit est superbe, ombragé, restituant à merveille l'ambiance originelle de la Nationale 7. Cristine ronronne d'aise, les deux fous roulants chantonnent "De toutes les routes de France d'Europe, Celle que j'préfère est celle qui conduit, En auto ou en auto-stop, Vers les rivages du Midi...."
Ici aussi, de belles réclames murales ponctuent le voyage, à l'image de cette "Télé Radio RADIOLA" :

Puis les agglomérations se succèdent au fil des kilomètres. Le Creux de la (Cris)Thine se présente devant les deux compères, ils décident d'y entrer avec curiosité :
Ils y découvrent l'incroyable collection d'AéroRetro, de sympathiques fous volants qui entretiennent une vaste flotte d'aéronefs historiques. Cristine se prélasse quelques instants auprès de celui qu'elle prend pour un Messerschmidt Me109s aux couleurs de la Luftwaffe.




Il s'agit en réalité d'un helvétique Pilatus P-2, mais pas n'importe lequel : une véritable star du cinéma qui participa au tournage d'Indiana Jones et la dernière croisade, en 1989. Oui, celui là même qui mitraille Jones et Jones dans le pseudo cabriolet Traction Avant !

Éreintés par cette étape culturelle, les deux voyageurs s'offrent une pause rafraichissante au Relais d'Albon, comme à la grande époque : 
"Mon brave, servez nous vite deux Saint Raphaël ambrés, ou plutôt quatre, nous mourons de soif", halète le Docteur au bord de la déshydratation.

Abrutis par la chaleur, à moins que ce ne soit le Saint Raphaël, Le Sacristain et le Docteur reprennent ensuite une route qui leur parait soudain fort sinueuse. Peu après le Creux de la Thine, une inscription murale interpelle le Docteur, qui beugle d'une voix mal assurée :
- "Jaugez la, jugez la" : Ah ça, à l'époque on savait évaluer ses collaboratrices !
- Calmez vous gros dégueulasse, la chaleur vous énerve, s’agace un Sacristain à qui l'alcool fait perdre son légendaire flegme. Et voulez-vous bien lâcher cette bouteille de Saint Raphaël ?"

La vision d'une borne géante, non loin de là, à Laveyron, apaise heureusement le Docteur qui passe de longues minutes à contempler la circulation ininterrompue autour du splendide ouvrage : "Rien ne me soulage mieux que ce flux jaillissant des bornes !",
A Saint Vallier, l'ancien Hôtel des Voyageurs exhale une nostalgie que ne renierait pas Serge Reggiani : "Hôtel des voyageurs, Chambre cent treize, Vue sur jardin, Et tous les soirs Monsieur Machin, Qui joue sa Polonaise...". Cristine l'observe quelques instants à l'ombre d'une éclatante plaque indicatrice Michelin.
Cap vers le sud... La RN7 serpente le long des méandres du Rhône : la vue y est splendide.
A Erome, le Sacristain s'arrête quelques instants devant les vestiges de la Fabrique de Pipes Belle. 
  - Quelle troublante coïncidence : J'ai justement connu un dénommé Jérôme qui en était particulièrement friand, se remémore le Docteur
  - Ce n'est pas ce à quoi vous pensez, gros dégueulasse, lui répond l'homme d'église à qui l'alcool ne réussit décidément pas. Ici se fabriquaient des pipes en terre de toute beauté ! 
  - De toutes façons, j'imagine que je n'aurai pas le droit d'en déguster une dans votre voiture : vous tenez trop à votre Hélanca, déplore le Docteur.

Conscients de la lourdeur de leurs propos, les deux compères décident alors de prendre un peu d'altitude en mettant le cap vers la route des Belvédères. L'étroit chemin grimpe en direction des collines qui bordent le Rhône, Cristine sue, peine mais ne faiblit pas.
L'effort en vaut la peine : une vue panoramique sur le fleuve majestueux s'offre alors aux yeux des deux stakhanovistes de la Citroën.

Mais l'esprit du Docteur est ailleurs. Cette tropicale ascension l'a vidé de ses ultimes fluides. La langue pendante, ses yeux ne quittent pas les vignes alors qu'il marmonne des propos dénués de sens : 
- une descente de 12°, ah ça oui, voilà qui me ferait du bien, une bonne descente de 12°
- 12%, ignare, lui répond le Sacristain. Cela fait 12m de dénivelé pour un déplacement horizontal de 100m et correspond donc à un angle de 6,84° !
Plein de miséricorde, l'homme d'église comprend toutefois la détresse alcoolique du Docteur et décide d'accélérer la mission : Cristine démarre prestement et dévale la colline en direction de Tain l'Hermitage.

L'ID19 se fraie un chemin parmi les vacanciers et se gare au bord de la RN7, devant un très authentique établissement. Le Sacristain se signe et murmure :
- Admirez ce clocher, ce frontispice, ces vitraux : Songez que du haut de ce garage, quatre-vingts décennies vous contemplent »
Planté sous l'avancée du garage, le Docteur hurle pour couvrir le bruit des camions : 
- Je suis sous sous sous sous ton balcon, Comme Roméo ho! ho! Marie Cristineeuuuuh... Rechargez vite vos burettes Padré, et partons à la recherche d'un rade avant que cette chaleur ne me lyophilise.

Le Sacristain s'exécute prestement : il réceptionne sa précieuse commande puis charge les huiles saintes dans le coffre de Cristine : LABO SAE 40 pour les offices hivernaux, SAE 30 pour l'Assomption.

C'est à cet instant précis que le drame se produit : écrasée par la chaleur, désorientée par la foule des aoûtistes indélicats frôlant sa délicate robe, Cristine est terrassée par une crise de vapor lock et refuse de démarrer. 

Le Docteur n'est guère plus fringant : il a dans l'intervalle retrouvé sa bouteille de Saint Raphaël sous le siège de l'ID19. Abruti par la bibine et la fournaise, il s'égosille en agitant frénétiquement son tuyau : "rien de mieux qu'une bonne pompe contre un coup de pompe, Padré !".
Mais le Sacristain reste imperturbable, et en bon ecclésiastique, préfère utiliser son poignet : d'un vigoureux coup de manivelle, il redonne la vie à Cristine qui s'ébroue puis s'insère péniblement dans le flux de la circulation.

Coincés entre deux poids-lourd roumains, cernés par une horde de bataves cramoisis, les deux croquignols suent à grosses gouttes et suffoquent dans l'atmosphère rendue irrespirable par les particules des diesels. 37°C, siffle le Docteur en contemplant un thermomètre mural : je comprends pourquoi il y a tant de trous du cul ici : faites comme vous voulez, ouvrez la mer, marchez sur l'eau, mais par pitié cassons nous vite sinon je sens que vais multiplier les pains !

En régional de l'étape, le Sacristain connait heureusement tous les secrets de Tain Tain : il engage Cristine dans un raccourci haddock puis s'extrait prestement des interminables bouchons. Bien vite, l'ID noire file à nouveau bon train à travers la campagne drômoise.
Les yeux vaseux, l'esprit embrumé, le Docteur savoure cet instant rare : abruti par la canicule et le Saint Raphaël, bercé par les ondulations de Cristine, il s'endort paisiblement sur la route du retour en bafouillant ces mots étranges : "Ssssssacristain, quand je suis cuit, je vous trouve une ressemblance incrooooyable avec Zborgug, Zorgblub... avec ZORGLUB !!!"

1 commentaire:

  1. Je me suis régalé! Cela se déguste comme un petit St Raphaël bien frais !
    Remettez-moi son p'tit frère Docteur, j'ai la Durit qui se dessèche.
    Mes hommages frais au Sacristain et sa Cristine,
    M. Pallasquier

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